Crónicas de Gabacho

La semaine où tout a débuté, 25S et suites

« Nous encerclons une nouvelle fois le Congrès […] parce que nous croyons que le temps des décisions prises par le plus petit nombre est terminé, et parce que, contre ceux qui veulent nous laisser sans avenir, nous avons les moyens et l’intelligence collective pour décider et construire la société que nous voulons. »

Tels étaient les mots prononcés par les représentants de la coordination du mouvement Rodea el Congreso le 29 septembre dernier. Pour la troisième fois en une semaine des dizaines de milliers de citoyens s’étaient réunis Plaza de Neptuno à quelques centaines de mètres du Congrès pour exprimer leur raz-le-bol. Armés de bannières républicaines et de slogans tels que  «ils l’appellent ‘démocratie’ mais c’est une dictature ! »  ou encore « votre crise nous ne la payerons pas ! »  les Espagnols étaient venus rappeler en masse à leurs députés et à l’ensemble de la classe politique leur refus de l’austérité draconienne et au passage « l’illégitimité » de cette monarchie parlementaire. Jeunes, moins jeunes, venus de tout horizon et parfois de loin, cette masse hétéroclite d’indignés a réussie à tenir son pari : faire paniquer le pouvoir. Héritier direct du 15M,  Rodea el Congreso  a su s’imposé en tant que mouvement mature capable de démonstrations de force. Sur la scène médiatique, les sujets sur le 25S ont mêmes surpassés pendant un temps ceux sur la montée de l’indépendantisme catalan. Difficile cependant de trouver un média qui traite objectivement de la chose (à la télévision c’était le défilé d’«experts » ne valant pas mieux que ceux de Itélé qui venaient démonter les revendications) mais quoiqu’il en soit on a débattu des revendications à travers toute l’Espagne et bien au delà. Les sondages valent ce qu’ils valent, mais une étude à démontrer il y a peu que deux citoyens sur trois soutiendrait les motifs du 25S.

Le 29 septembre dernier place de Neptuno

Le 25 septembre, quelque part dans le quartier de Lavapiés, il est environ 17H

Et voilà que je me retrouve dans un local d’un collectif de militant. C’est un pote allemand qui a des connections qui m’a proposé de venir.  J’arrive au beau milieu d’une réunion de préparation de la manifestation  où une trentaine de personnes interviennent une à une sur le déroulement des heures prochaines et particulièrement sur la sécurité du groupe. Rien n’est laissé au hasard : les règles à suivre en cas d’arrestation sont dictés, chacun note sur son bras le numéro du type à appeler en cas d’urgence et enfin des groupes de trois sont formés pour réduire les chances de se perdre durant  la manif mais également pour « éviter d’avoir des ennuis avec les flics » sur le chemin pour y aller. L’ambiance est à la méfiance, plus tard on me glissera même « ne fais surtout pas confiance aux gens que tu ne connais pas, il y a énormément de ‘secretos' » (policiers infiltrés). Je prends alors acte et il me faudra peut de temps pour constater que ce n’était pas des paroles en l’air.

Le cortège du 25s à Gran Via

Séance de préparation terminée nous nous dirigeons vers Plaza de España où des milliers de personnes sont d’ores et déjà réunies. Le dispositif policier est impressionnant, au moins une trentaines de fourgons jouxtent la place. Il faut dire que pour cet évènement le gouvernement a fait appel à des renforts policiers de tout le pays, une action engagée directement en direction du fief des députés ce n’est pas rien, la colère des manifestants est loin d’être minime, nous sommes nombreux, le poids du symbole se ressent, bref : il y en a qui flippe là haut.

Ici on aperçoit les fourgons de police tout le long du cortège à Gran Via (source : diaro de sevilla)

De Plaza de España le cortège défile ensuite sur l’artère de Gran Via pour ensuite passer par le centre pour rejoindre la rue du Congrès. Barricadée, cette dernière est littéralement encerclé des deux côtés par la foule. Nous arrivons du côté de Plaza de Neptuno où l’ambiance est plutôt bon enfant, nous prenons le temps de faire connaissance avec les gens autour de nous. Cependant l’ambiance s’électrise rapidement, alors que nous sommes là depuis à peine une heure une première charge policière survient  et les premiers blessés doivent être évacués. La situation revient à la normale assez rapidement, ici la grande majorité des manifestants sont pacifistes et font en sorte de limiter les débordements. J’étais alors loin de me douter de l’ampleur que prendrait la violence policière quelques heures plus tard. Malgré les premières charges, des gens continuent à affluer massivement vers le rassemblement. Vers 20h30 tout dégénère. Un groupe de jeunes encapuchés charge la police et à partir de ce moment là les coups de matraque ne cesseront pas de pleuvoir pendant plusieurs heures. De Plaza de Neptuno jusque dans les moindres ruelles adjacentes les policiers traquent et frappent sans distinction les manifestants, une véritable chasse à l’homme d’une violence inouïe qui fera le tour de la planète. N’hésitant pas à non plus à   extraire de force les manifestants qui s’étaient réfugiés dans les bars environnants, les robocops transforment la soirée en une véritable traque. Mais c’est ainsi que le 25S a trouvé son héros : un serveur qui a refusé coûte que coûte de laisser rentrer la police dans son établissement et qui a protégé les manifestants jusqu’à la fin

Bilan de la journée : 60 blessés et 27 interpellations, tristes chiffres pour un rassemblement qui se voulait au début pacifique. Cela faisait un moment que Madrid n’avait pas connue de tels troubles, les images des chiens fous de l’Etat frappant à l’aveuglette ont indignés les réseaux sociaux et beaucoup de citoyens en Europe, jusqu’à même être activement suivis outre-atlantique par la plateforme Occupy Wall Street
Bien aigris que personne n’est parlé de son voyage à New-York, le premier ministre Mariano Rajoy a répondu à la tribune de l’ONU par une intervention cynique en félicitant  «la majorité silencieuse des espagnols qui souffrent  et qui ne sortent pas dans la rue«  . Ce qui provoqua forcément un tollé général ici car peu défendent sa politique d’austérité et une grande majorité des espagnols soutiennent le mouvement (voir plus haut). Histoire de passer pour un gland jusqu’au bout, Rajoy a même eu le droit de voir à la même tribune que lui la présidente argentine Cristina Fernandez dénoncer la répression.
La violence des policiers aura au moins permis de faire resurgir le débat sur les revendications des gens qui se sont fait frappés dessus et même si chaque média y est allé de son interprétation les espoirs d’audience du mouvement sur les problématiques qu’il porte on été pulvérisés. Beaucoup plus de monde que prévu est venu, on a vu pendant une soirée un défilé de gros bonnets plus nerveux que d’habitude  c’est bon signe, ainsi la pression ne sera pas relâché pendant encore plusieurs jours.

26 et 29 septembre, Volmemos !

Face au succès de la mobilisation, deux autres appels ont directement été lancés après la première manifestation. Le 26 septembre on a donc vu des milliers de personnes revenir à Neptuno, moins nombreux et moins médiatisés ils n’étaient pas pour autant ridicule. En effet, il y avait bien une bonne dizaine de milliers de gens alors que la manifestation était tout bonnement interdite. Malgré cela une masse compacte, composée en grande majorité de jeunes cette fois ci, vient faire face une nouvelle fois au congrés. Comme si des lycées entiers se seraint vidés pour prendre le relai des ainés, j’avais du mal à y croire.

Et ce n’est pas la détermination qui manque, nous l’avons compris lorsque nous étions assis au centre avec les autres et que nous avons vus ce petit mec d’à peine 18 ans bondissant entre chaques groupes et criant « les mecs faut qu’on revienne demain, faut pas relacher la pression, faut occuper Neptuno ! On est là, on reste ! »

Le soir du 26 septembre à Neptuno

Nous devenons tous « l’ennemi » pour le parti au pouvoir, nous sommes tous accusés d’être « terroristes ».[De plus en plus de lois répressives visent directement les indignés] Qui est-ce qui sera le suivant ? Nous ne le savons pas. Ce que nous savons c’est que nous les apeurons car nous tous unis dans un même mouvement. Et nous ne comptons pas cesser de l’être. (Communiqué coordinadora25s)

« C’est aujourd’hui que tout commence », je ne peux pas m’empêcher de repenser à cette pancarte vue le premier jour de la mobilisation quand je vois que rien ne faiblis le soir du 29 septembre. Pour la troisième fois de la semaine le Congrès est encerclé malgré les interdictions et rien ne semble faire faiblir la détermination de chacun.

Petit à petit le 25S devient une date de référence

une nouvelle base pour la contestation sociale qui n’hésite plus désormais à faire front directement aux responsables des maux d’une population qui croule sous les dettes, qui se retrouve au chômage du jour au lendemain avec la peur au ventre de se retrouver sans toit.

Une nouvelle ère du mouvement tend à naître dans cette triste époque d’austérité et de crises ininterrompues. Bien loin d’une quelconque lutte à intérêts purement politiques, c’est bien un mouvement horizontal qui est en marche et qui fédère aujourd’hui bien plus que les partis ou même les syndicats qui perdent un peu plus chaque jour de leur légitimité. Faire mûrir le 15M et réinventer la politique dans chaque quartier dans des assemblées populaires et jusque devant les portes du congrès, tel est le défi que relève ces artisans qui comblent le déficit démocratique rampant.

Revendications et slogans accrochés sur les barrières qui séparent les manifestants du Congrès.

Chaque mobilisation va un peu plus loin, ainsi lors du dernier appel de la semaine du 23 octobre le but était de tapisser  le Congrès de propositions citoyennes pour sortir du pétrin. Deux assemblées ont été formées, une qui traitait des questions de la dette et l’autre des questions constitutionnelles, le but étant de dénoncer les parties illégitimes de la dette qui pèse sur chacun et de lancer un processus d’assemblées constituantes à travers tout le pays.

Le soir de la mobilisation des indignés des députés « travaillaient » sur le budget. « Mais où se fait vraiment la politique ? »

Face à l’ampleur et la popularité de la mobilisation le gouvernement est passé à l’offensive. Des projets de lois d’un autre temps ont vus le jour, comme celui qui pourrait permettre à la police d’interpeller tout groupe de personnes qui refuse de se disperser après la première injonction ou encore l’idée du ministre de l’intérieur de limiter sévèrement la diffusion à la télévision des manifestations qui « incite »  plus de monde à y aller. Ou le meilleur : interdire purement et simplement la prise d’image des forces de l’ordre, histoire de pouvoir tabasser tranquille.

Ces lois liberticides sont heureusement pour l’instant qu’au stade de projets mais démontre bien l’intention du pouvoir de casser le mouvement. Les indignés se défendent en évoquant que ces textes sont bonnement inconstitutionnels voir même à l’encontre des droits de l’Homme. Ainsi le gouvernement ne cesse de faire scandale dans l’opinion public, ce qui tourne à l’avantage du 25S, mais ne relâche pas la pression pour autant. Les manifestants de Neptuno sont loin d’avoir dit leur dernier mot, le prochain grand rendez-vous est le 14 novembre, jour de grève générale en Espagne et d’autres pays d’Europe. Mouvement institutionnel ou non tout le monde à appeler à la mobilisation et Rajoy et son gouvernement n’ont plus qu’a serrer les fesses.

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